
À l'occasion de la Global Conférence qui s'est déroulée à Evian du lundi 26 au mercredi 28 septembre, En Ligne Pour Ta Planète, les Ateliers de la Terre et Orange ont uni leurs talents pour organiser une série de rendez-vous interactifs avec celles et ceux qui s'engagent pour le développement durable. Revivez l'intégralité de vos échanges avec nos invités en consultant les vidéos et les transcripts des chats.
Cette édition spéciale d'En Ligne Pour ta Planète en direct d'Evian est maintenant terminée !
Ministres, maires, chefs d'entreprises, présidents d'associations, journalistes, blogueurs...
Ils ont répondu en direct et en vidéo à toutes vos questions sur la thématique du développement durable.

Mathieu Baudin, Directeur pédagogique du Collège des Hautes Etudes de l'Environnement et du Développement Durable
Dialoguez en direct avec cet enseignant et chercheur spécialiste sur le concept d'« écoprospective ».

Bonjour à toutes et à tous, nous avons le plaisir d'accueillir Mathieu Baudin, Directeur pédagogique du Collège des Hautes Etudes de l'Environnement et du Développement Durable.
Bonjour à toutes et à tous. Ravi de participer à ce chat.
ksar : Par écoprospective, vous voulez dire anticiper un avenir qui s'annonce sombre pour l'eco-système de notre planète, mais ma définition est incomplète non ?
Elise : Ecoprospective, c'est à dire ?
Le coté sombre de l'avenir est un scénario possible. Mais ce n'est pas le seul. On nous prédit depuis 30 ans un avenir sombre, mais moi je préfère mobiliser mon énergie à imaginer des futurs plus éclairés. C'est une donne de départ qui est nécessaire, mais pas suffisante. L'écoprospective : c'est difficile à résumer, disons que cela revient à imaginer les possibles, je veux dire par là les champs possibles dans le développement durable. C'est en quelque sorte la prospective du monde qui vient. La prospective, on n'en parle pas beaucoup, pourtant tout le monde s’accorde sur l’importance de prévoir l'avenir et d'imaginer les futurs, cela demande du temps et un vrai savoir-faire. Cela fait 50 ans que la prospective existe et c’est toujours aussi pertinent de penser l'avenir à 20 ans.
Natacha : Cancún ne sert à rien selon moi. Et pour vous?
Pour moi, c'est tout de même une balise dans l'histoire de l'humanité comme Copenhague. Le monde se structure autour de questions auxquelles il n'y a pas forcément de réponses immédiates. Dans le cas de Cancún, cela met surtout en lumière un vrai problème de gouvernance, avec pourtant de gros enjeux à la clé. Les institutions sont mal à l'aise avec cela. On a envie de quelque chose de plus global, mais c'est tout de même un pas qui est fait avec Cancún qui doit être finalement vue comme une réunion de travail sur le réchauffement climatique. Il va falloir faire des concessions. Je n'attends pas autre chose que ce que cela peut m'apporter, les leviers ne sont à mon avis pas là bas.
Sammy : Pour faire cette ecoprospective sur quelles bases scientifiques vous basez-vous ?
Cela rassurerait qu'on la base, la science est un espace de certitudes, quoique… La Prospective, on a du mal à la voir comme une discipline. Pour moi, il s’agit d’abord d’une gymnastique de l'esprit pour sensibiliser ceux qui ont la capacité de faire. Nous ne sommes pas les héritiers de ceux qui pratiquaient de la divination. Nous recherchons des liens. Pour être honnête, selon moi, la prospective c'est la science de l'intuition et de la complexité humaine. C'est de l'ordre du pari. Je suis historien à la base, alors on peut considérer que je suis en quelque sorte un historien des futurs.
yves : Bonjour, vous pouvez me dire en quoi consiste précisément votre activité car j'ai du mal à saisir…
J'ai l'impression que je suis un accompagnateur du voyage. Je suis directeur pédagogique du Collège des Hautes Etudes de l'Environnement et du Développement Durable (CHEE&DD) Je travaille avec les ONG, les entreprises du CAC 40, les ministères, les collectivités territoriales, etc. J’accompagne 25 auditeurs pendant 9 mois à travers le développement durable pour leur faire comprendre ce qu'est une rupture, un signal faible par exemple, ou encore faire l'éloge de la controverse et de la dispute… afin de comprendre le temps présent et d’esquisser les mondes qui pourraient être. Cela reste empirique et rempli de questions. Je ne suis pas le seul à enseigner, je pose des questions plus que je n'enseigne. C'est plutôt une maïeutique pour comprendre le temps. Il y a 5 collèges de la sorte en France. Je ne suis pas tout seul et d'autres formations en RSE, par exemple, existent.
brice5 : En tant que Directeur pédagogique du Collège des Hautes Etudes de l'Environnement et du Développement Durable, quel est votre véritable pouvoir d'influence, avez vous une oreille attentive de la part des politiques?
Sammy : Ces travaux d'ecoprospective vous les remettez à nos dirigeants politiques ? Trouvez-vous qu'ils prennent l'ecoprospective véritablement en compte ?
Ce sont 2 très bonnes questions ! J'éclaire des gens en capacité de faire, et je m'adresse aux décideurs, que ce soit au niveau local ou autre. J'ai l'impression de mettre en place des graines, à chacun de prendre son rythme dans le voyage. Par exemple, pendant 9 mois, quelqu'un de chez Greenpeace et de Total vont échanger ensemble sur le monde qui vient. Il faut faire un arbitrage entre ce que l'on veut faire et ce que l’on peut faire. On aimerait aller vers le débat public plutôt que le débat politique. Avec l’idée des parties prenantes, il y a plus d'acteurs à aller voir que les politiques...
Pour Sammy : À titre individuel, oui, à condition qu'ils aient le temps de lire des livres. Après, à titre politique, je crois qu'on n’a pas la même notion du temps. Penser 10 ans pour une entreprise ou en politique, c'est compliqué, 5 ans c'est déjà un autre monde pour eux.
Solange : Je ne connaissais pas du tout cette science de la prospective... De quand cela date t-il et y a t-il eu des exemples concrets qui se sont révélés dans le temps ?
J'ai l'impression qu'elle s'académise encore. Si c'était un art, ce serait l'art de la question et celui de mettre en lumière les possibles ! Il faut imaginer une intuition pour appréhender la complexité humaine, à penser le monde dans 30 ans, c'est une philosophie de l'action. Tout le monde a envie de participer à cet élan, mais cela prend beaucoup de temps et mobilise énormément de gens. Et il faut accepter que cela pose plus de questions que cela n’apporte de réponses. Il faut avoir la capacité de se remettre en cause. L’incertitude est un peu inconfortable. C'est une gymnastique de la pensée pour moi l'écoprospective.
poitevin : Bonjour monsieur Baudin, que pensez-vous des thèses prônées par les "Réalistes" tels que monsieur Allègre? Merci
Je l'écoute déjà, et c'est déjà une liberté d'écouter tous les points de vue. Si j'étais réaliste, je leur dirai qu'on est contraint d'être optimistes. Il faut concentrer son énergie positive, pour moi ils sont anxieux les réalistes. Il faut s'extraire de beaucoup de choses que l'on voit et continuer d'être optimiste. J'ai lu et suivi sa controverse à l'académie des sciences, mais, sur le réchauffement climatique, même Claude Allègre ne nie pas qu’il y a un problème. Il se contente d’utiliser des scénarios possibles peut être en oubliant d’autres. Il pose cependant de vraies questions et cela fait avancer le débat si c'est bien orchestré. Mais j'appelle, pour ma part, à plus de controverses, cela ne fait pas de mal au débat, bien au contraire.
Sammy : Faisons donc cette gymnastique ! Comment envisagez-vous les transports dans 30 à 50 ans
?
Es-tu disponible pour les 8 prochains mois ? Est ce que Renault, un poète, un sociologue sont disponibles ? Je ne suis pas voyant. C'est un autre métier cela. Je me pose des questions indirectement. Peut-être que je poserai le problème d'une autre manière : pourquoi se déplacer, qui déplacer, pour aller où etc. Nous ne remettons pas en cause les transports, mais a t-on seulement envisager un monde sans véhicules. Ce serait une question intéressante à poser à Renault d’ailleurs.
vincent gerot : Sarkozy a voulu imaginer le Grand Paris y compris de manière écologique et vous comment l'envisagez-vous? S’est-on posé les bonnes questions d'après vous ?
Sur le Grand Paris, ce que j'ai adoré, c'est le fait d'imaginer le projet sans le territoire, on est dans la remise en cause d'un monde et cela est sain. Ils réfléchissent sur l'usage et la méthodologie. Après, de savoir, quel est le meilleur choix, je ne sais pas. Mais l'exercice de réflexion était super intéressant selon moi. J’en profite pour vous inviter à aller voir les projets non retenus. J'aimais bien celui de Castro, il était pragmatique et il essayait de faire différent. À la lecture de ce projet, je me sentais porté par un autre monde avec une autre réalité, la forme pouvait servir le fond. Les questions soulevées étaient intéressantes selon moi. Il n'est pas facile d'administrer les réponses.
tib : Les entreprises font appel à des gens comme vous?
Oui ! Cela peut intéresser EDF par exemple, les grands consommateurs de prospective sont l'État, notamment l'armée. La Marine est dans une réflexion de prospective et notamment d’éco-conception. Après, les industriels de l’énergie font de la prospective aussi. Imaginez que le nucléaire n'existe plus dans 50 ans, donc il faut penser aux futurs possibles. Donc oui, ils s'en occupent, ce qui me dérange c'est qu'ils ne l'aient pas fait avant. Les marchés financiers, est-ce qu’un jour ils ont envisagé un système radicalement différent.. ? je ne crois pas. Ce n'est pas si évident que ça !
Ulysse : Comment l'ecoprospectiviste que vous êtes voit notre monde futur sans pétrole? Le monde ne semble ni prêt et les mentalités sont-elles mures quand on voit qu'on fore de plus en plus profond ?
Solange : Quels sont vos résultats en matière d'énergies renouvelables ? A quand la fin du pétrole ? Et cela va t-il bouleverser radicalement notre monde industriel ?
Vieille question ! Je vous invite à relire « Halte à la croissance » qui date de 1972. Les enjeux ne sont plus les mêmes. Le pétrole c'est un problème de prix, dans 120 ans, il y en aura encore. Pas contre plus un pétrole bon marché… Un monde sans pétrole n'existera pas du jour au lendemain, il y aura des solutions locales. Quand il n'y en aura quasiment plus, on n'en utilisera moins. Le pétrole il y en aura toujours, mais à quel prix ? C’est ça la vraie question. Mais alors quand ? Je ne saurai pas vous le dire. Ce qui m'intéresse c'est que je vois qu'on ne parle plus de 2100 mais que les horizons se sont rapprochés dans toutes les études.
titi : Le fait que le développement durable semble être rentré dans le langage de tous les jours, c'est déjà un bon point pour l'avenir "isn't it"?
Certainement, c'est à niveau de maturité. Pour moi, le développement durable est déjà derrière nous ! Il faut savoir pourquoi se développer et pour aller où ? Je pense que le Développement Durable a permis de se poser des questions, maintenant il faut penser à demain, à la réinvention. Tout reste à faire.
Merci Mathieu Baudin. Le mot de la fin ?
Merci à tous pour vos questions qui étaient très intéressantes ! Une dernière réflexion pour moi empreinte d’optimisme. Il y a 10 pour vous dégager poliment du sérieux d’une discussion on vous affublait le défaut d’être par trop utopiste, je constate qu’aujourd’hui, de plus en plus, l’utopie redevient un synonyme d’innovation… Merci encore. Au revoir.
